vendredi, septembre 22, 2006

Changement d'adresse

Je n'arrive plus à charger d'image sur ce blog.
Du coup je le déménage et la suite se trouve sur http://jean-jo.blogspot.com

lundi, janvier 02, 2006

La toque de Clementis




Milan Kundera, Le livre du rire et de l'oubli, extrait

En février 1948, le dirigeant communiste Klement Gottwald se mit au balcon d'un palais baroque de Prague pour haranguer les centaines de milliers de citoyens massés sur la place de la Vieille Ville. Ce fut un grand tournant dans l'histoire de la Bohême. Un moment fatidique comme il y en a un ou deux par millénaire.Gottwald était flanqué de ses camarades, et à côté de lui, tout près, se tenait Clementis. Il neigeait, il faisait froid et Gottwald était nu-tête. Clementis, plein de sollicitude, a enlevé sa toque de fourrure et l'a posée sur la tête de Gottwald.La section de propagande a reproduit à des centaines de milliers d'exemplaires la photographie du balcon d'où Gottwald, coiffé d'une toque de fourrure et entouré de ses camarades, parle au peuple. C'est sur ce balcon qu'a commencé l'histoire de la Bohême communiste. Tous les enfants connaissaient cette photographie pour l'avoir vue sur les affiches, dans les manuels ou dans les musées.Quatre ans plus tard, Clementis fut accusé de trahison et pendu. La section de propagande le fit immédiatement disparaître de l'Histoire et, bien entendu, de toutes les photographies. Depuis, Gottwald est seul sur le balcon. Là où il y avait Clementis, il n'y a plus que le mur vide du palais. De Clementis, il n'est resté que la toque de fourrure sur la tête de Gottwald.

Huile sur papier, 42 x 56

dimanche, novembre 20, 2005

En attendant Jahed



Khalil Gibran, Le Prophète, extrait

Et un poète dit, Parle-nous de la Beauté.


Et il répondit:

Où chercherez-vous la beauté et comment la trouverez-vous si elle n'est pas elle-même votre route et votre guide ?
Et comment parlerez-vous d'elle si elle ne tisse pas elle-même votre discours ?

Les affligés et les offensés disent, « La beauté est douce et bonne. Comme une jeune mère un peu embarrassée par sa propre fierté, elle se promène parmi nous. »

Et les passionnés disent, « Non, la beauté est affaire de puissance et de terreur.
Comme la tempête, elle secoue la terre sous nos pieds et le ciel sur nos têtes. »

Les fatigués et les épuisés disent,
La beauté est un doux murmure. Elle parle en notre esprit.
Sa voix cède à nos silences comme une faible lumière qui tremble de peur devant l'ombre. »

Mais les inquiets disent, « Nous avons entendu ses cris dans la montagne,
Et un bruit de sabots, et des battements d'ailes, et des rugissements de lions accompagnaient ses cris.

Au soir, les gardiens de la cité disent, « La beauté se lèvera à l'est, avec l'aurore ».

Et à midi, les travailleurs et les voyageurs disent, « Nous l'avons vue penchée sur la terre par les fenêtres du soleil couchant ».

En hiver, ceux qui sont bloqués par la neige disent, « Elle viendra avec le printemps en bondissant par-dessus les collines ».

Et dans l'ardeur de l'été, les moissonneurs disent, « Nous l'avons vue danser avec les feuilles d'automne, et nous avons vu de la neige dans ses cheveux ».

De la beauté, vous avez dit toutes ces choses,
Alors qu'en vérité vous ne parliez pas d'elle mais de besoins insatisfaits,
Et la beauté n'est pas un besoin mais un ravissement.
Ce n'est pas une bouche assoiffée ni une main vide et tendue, Mais plutôt un coeur enflammé et une âme enchantée.
Ce n'est pas l'image que vous voudriez voir ni le chant que vous
voudriez entendre,
Mais plutôt l'image que vous voyez, bien que vous fermiez les veux, et le chant que vous entendez, bien que vous fermiez les oreilles.
Ce n'est pas la sève dans les sillons de l'écorce ni une aile rattachée à une serre,
Mais plutôt un jardin à jamais en fleurs et une volée d'anges à jamais en vol.

Peuple d'Orphalese, la beauté est la vie lorsque la vie dévoile son divin visage.
Mais vous êtes la vie et vous êtes le voile.
La beauté est l'éternité se regardant elle-même dans un miroir. '
Mais vous êtes l'éternité et vous êtes le miroir.


Huile sur papier, 32x56

dimanche, octobre 16, 2005

I Wanna Be King


Détourné de la BO des Poupées Russes

[11 PM]
I've got my sunglasses ready
I've got my leather pants
I know I've got a great body
I think I've got a chance
I wanna wanna wanna be... King... Of the Disco!
You wanna wanna wanna come and see ... My show!
...
[11 AM]
I've got my martingale steady
My correls smoothed to minimal ranks
I 'll say it gives a decent pricing
You ought to give a glance
I wanna wanna wanna be ... King ... Of the Quant Floor
You wanna wanna wanna come and see ... My Demo


Huile sur lin, 65 x 50

samedi, octobre 08, 2005

Tomorrow is Saint Crispian




Henry V, IV.3, by W. Shakespeare

What's he that wishes so?
My cousin Warwick? No, my fair cousin.
If we are marked to die, we are enough
To do our country loss; and if to live,
The fewer men, the greater share of honour.
God's will, I pray thee wish not one man more.
By Jove, I am not covetous for gold,
Nor care I who doth feed upon my cost;
It ernes me not if men my garments wear;
Such outward things dwell flot in my desires.
But if it be a sin to covet honour
I am the most offending soul alive.
No, faith, my coz, wish not a man from England.
God's peace, I would flot lose so great an honour
As one man more methinks would share from me
For the best hope I have. O do not wish one more.
Rather proclaim it presently through my host
That he which hath no stomach to this fight,
Let him depart. His passport shall be made
And crowns for convoy put into his purse.
We would not die in that man's company
That fears his fellowship to die with us.
This day is called the Feast of Crispian.
He that outlives this day and comes safe home
Will stand a-tiptoe when this day is named
And rouse him at the name of Crispian.
He that shall see this day and live t'old age
Will yearly on the vigil feast his neighbours
And say, 'Tomorrow is Saint Crispian.'
Then will he strip his sleeve and show his scars
And say, 'These wounds I had on Crispin's day.'
Old men forget; yet all shall be forgot,
But he'll remember, with advantages,
What feats he did that day. Then shall our names,
Familiar in his mouth as household words
Harry the King, Bedford and Exeter,
Warwick and Talbot, Salisbury and Gloucester
Be in their flowing cups freshly remembered.
This story shall the good man teach his son,
And Crispin Crispian shall ne'er go by
From this day te, the ending of the world
But we in it shall be remembered,
We few, we happy few, we band of brothers.
For he today that sheds his blood with me
Shall be my brother; be he ne'er so vile,
This day shall gentle his condition.
And gentlemen in England now abed
Shall think themselves accursed they were not here,
And hold their manhoods cheap whiles any speaks
That fought with us upon Saint Crispin's day.

Huile sur papier, 65x50

lundi, août 01, 2005

La dentellière



Une belle Vestale habite au beau rivage
Jean VAUQUELIN DE LA FRESNAYE (1535-1607)

Une belle Vestale habite au beau rivage
D'Orne, où c'est qu'elle vit comme en un hermitage.
Quelquefois en son parc elle se sied au bois,
Gaillarde sur les eaux elle sort quelquefois,
Et quelquefois cueillant des fleurs toute pensive,
Elle en orne son sein, assise sur la rive.
Maintenant elle semble une Nymphe des eaux,
Maintenant des forests : et parmi les troupeaux
Bergere on la diroit, n'estoit que trop hautaine
Elle oit de nos flageols les chansons à grand'peine.
Jamais aviendra-t-il qu'elle change son coeur ?
Et que je puisse un jour, comme Arion vainqueur
Attira le daufin au doux son de sa lyre,
Qu'au son de ma musette à la fin je l'attire ?
Et qu'autre Orfé je face encor' marcher apres
(Pour cacher nos amours) les ombreuses forests.

Huile sur bois, 30x40

lundi, juillet 04, 2005

Flamant et flamande



Philippe Meyer, Esprits animaux, Du futur faisons table rase, Chroniques 3
Heureux habitants de la Guyane et des autres départements français, après avoir connu bien des vicissitudes, des déboires, des misères, des accidents, des erreurs, des contrariétés et de l'agitation, l'Opéra de Paris, tant au palais Garnier qu'à la Bastille, retrouve aujourd'hui, sous l'experte houlette de son directeur, M. Hugues Gall, sa place parmi les grandes scènes internationales. Tous les amateurs d'art lyrique s'en réjouissent, mais mesurent-ils quelle combinaison de talents il a fallu au nouveau directeur de l'Opéra de Paris pour réussir en si peu de mois un redressement aussi radical? Moi-même, qui fréquente avec assiduité les établissements où l'on pousse le contre-ut, je croyais avoir une idée des vertus de M. Gall mais, en lisant un quotidien britannique, je me suis aperçu que mon admiration était très en dessous de la réalité.
Le Royal Opera House de Londres, plus connu sous le nom de Covent Garden, connaît en effet des difficultés qui, si elles ne sont pas comparables à celles que connut naguère notre Opéra Bastille, n'en sont pas moins sérieuses et le conseil d'administration cherche un nouveau directeur. Aucune candidature n'ayant été jugée à la hauteur de la tâche, les administrateurs de Covent Garden ont pris leur chapeau melon et leur parapluie et s'en sont allés proposer le job à des responsables d'opéra considérés comme au sommet de leur profession. Ils n'ont essuyé que des refus. Aussi se sont-ils réunis à nouveau et, en désespoir de cause, ils ont décidé de faire appel à l'une des plus réputées parmi les agences de chasseurs de têtes à laquelle ils ont confié l'inventaire de leurs difficultés afin qu'elle leur déniche quelques personnes susceptibles de les résoudre, parmi lesquelles le conseil d'administration choisirait le futur directeur du Royal Opera House.
Après quelques semaines d'investigations et d'entretiens, les chasseurs de tête sont revenus et ont déclaré aux administrateurs de Covent Garden qu'à leur grand désespoir ils n'avaient trouvé qu'un seul candidat à la hauteur des problèmes à résoudre. Il s'agirait de monsieur Jonathan Gripps, qui exerce la profession, à Londres, de directeur de zoo.
Je vous souhaite le bonjour.Nous vivons une époque moderne.30 avril 1996

Huile sur toile, 30x40 cm

samedi, juillet 02, 2005

La lozère nouvelle




Jérome Garcin, Théâtre intime, extrait.

Je n'aurais pas su aimer sans admirer. C'eut été ressembler au décapité qui bande encore. Je me méfie du désir, s'il n'est qu'une manière avantageuse de se préférer, une manière élégante de se détester. Je me méfie peut-être, simplement, de moi.
La vie n'offre pas tant d'occasions de se hisser. Le plus souvent, elle s'incline avec le jour, et se contente de peu. C'est une administrée qui trottine naturellement vers le confort, la sécurité, la prévoyance, la médisance, l'hygiène, le solde de tout compte et la sieste éveillée. Pour trouver les héros, il faut ouvrir les livres. Pour croire aux grands sentiments, il faut écouter de la musique. Pour oublier qu'on vieillit et rattraper l'enfance qu'on a perdue, il faut monter à cheval. De préférence seul, et dans des forêts profondes.
Une femme, il y a vingt-cinq ans, m'a donné l'illusion que la vie était à la fois un roman, une sonate et un galop à la hauteur des arbres. Elle a réussi la prouesse de me faire croire que j'étais meilleur, plus intrépide, moins inquiet que je ne suis. Elle m'a détourné du chemin en pente douce qui conduit au fatalisme, aux abdications, à l'ennui de soi, à l'assurance notariale et à la rumination des pensées noires où mes morts, en dérivant, m'égaraient. Elle avait la grâce insolente, le sans-gêne et l'abattage d'une entraineuse. Le piquant d'une fille bien née qui s'encanaille.
Elle tenait son pouvoir des sentiments brûlants qu'elle m'inspirait mais également de l'autorité que je lui trouvais dans l'exercice de son métier - lequel n'est pas vraiment un métier, plutôt une seconde vie accordée dans un monde parallèle à celles et à ceux qui ne se contentent pas d'avoir un seul visage, un seul destin. L'empire de la comédienne, dont j'étais l'humble sujet, m'interdisait d'imaginer que je pusse, d'une quelconque manière, régner sur la femme. Cela ajoutait, évidemment, à mon excitation. Ce qu'elle me donnait dans l'intimité, aussitôt sur scène elle le reprenait. Je découvrais en effet l'une des propriétés de cet art paradoxal qui est de métamorphoser, contre les lois de la nature, une femme aimée en inconnue qu'on applaudit, un corps désirable en personnage impénétrable. A l'instant où je pensais la posséder, elle me possédait. Rien, jamais, n'était gagné. Tout, chaque jour, était à recommencer. En silence, Don Juan roulait le rocher de Sisyphe. C'était épuisant, passionnant et merveilleux.
Etant entendu non seulement que le désir s'émousse et que l'émerveillement décroît, mais aussi que l'essence de l'actrice est de mépriser la monogamie, l'aventure, à en croire certains, n'était guère destinée à durer. Même les beaux livres ont une fin. Or, si elle a bien voulu me supporter, je n'ai pas cessé d'aimer cette femme et de l'admirer.
Par son imprévisibilité quotidienne, elle enrayait la mécanique du temps. Par ses excès, elle brisait tous les efforts que déploie la routine pour imposer sa loi hypnotique et domestique. Par son refus de se reposer et son souci de tout modeler, elle épuisait les jours, les amis, les fleurs, les maisons, les saisons. Par son caractère d'airain, son incapacité à céder aux complaisances et à la vanité, son indifférence aux signes ordinaires de la réussite, elle massacrait les convenances sociales, boudait les bons sentiments et se faisait du tort. Par son culot, elle paniquait les craintifs et les timides. Par ses combats perpétuels contre l'ingratitude de sa profession, par son refus de capituler, son besoin d'utiliser ailleurs une énergie sans emploi et une foi sans Eglise, elle faisait chaque matin un défi, une promesse de victoire. En se bousculant sans cesse, elle me bousculait. En se réinventant, elle nous réinventait.Je l'ai vue partir quelques semaines pour le Japon, dont elle ne savait rien, et en revenir comme si elle y était née, n'ignorant plus rien de la langue, des moeurs et du shintoïsme. Et je n'oublierai pas, un jour de 1989, le coup de téléphone de Lina Wertmuller: elle s'apprêtait à tourner Samedi, dimanche, lundi, d'après une pièce d'Eduardo de Filippo, et demanda à Anne-Marie si elle parlait couramment l'italien. Oui, répondit celle qui n'était même pas allée en Italie. Elle fut aussitôt engagée. Pendant trois semaines, chaque jour, elle s'initia avec un répétiteur à la langue de Dante, et puis débarque à Cinecittà pour sa première scène, avec Sophia Loren. L'italien semblait alors à Anne-Marie si naturel que, à son accent, Lina Wertmuller la crut romaine. Il est vrai que, pour son métier, elle eût tout accepté, y compris les plus grands risques . Il fut même un temps où elle refusait de quitter la France, considérant que seul un rôle justifiait qu'elle voyageât. Elle poussait le paradoxe jusqu'à soutenir qu'un plateau de tournage, fût-il fermé, est le meilleur endroit pour visiter un pays et s'y imprégner d'une culture étrangère. Elle ne s'autorisait pas de loisirs, elle se méfiait des divertissements, s'ils ne mènent à rien, elle pensait que la vie professionnelle induit la vie privée. Le temps s'est chargé de lui faire perdre cette exigence, ou ces illusions. Elle n'a plus besoin de script pour se promener dans Venise.
Pour un homme, surtout s'il n'y est pas préparé, vivre avec une comédienne, c'est assister à une manière de théâtre intime, magnifique et terrifiant, dont le destin est l'auteur parfois généreux, le plus souvent négligent. Angoissée quand elle joue, malheureuse quand elle ne joue pas, donnant tout d'elle-même à un art qui ne dure que dans la mémoire des spectateurs d'un soir, capable avec la même véhémence de se surpasser comme de se dévaluer, alliage précieux, inédit, de bravoure et d'égoïsme, de générosité et de paranoïa, elle établit son ordre, auquel son compagnon se soumet. Admis parfois en coulisses, il demeure un spectateur à qui ce grand mystère est refusé. Car il n'y a pas de mots pour décrire la vertigineuse entrée en scène; pour traduire ce qui se passe vraiment quand le rideau est tombé, quand l'actrice est toujours un grand rôle et pas encore un banal prénom ; ou pour raconter ce qu'il advient lorsque, soudain, le téléphone ne sonne plus. L'attente est un supplice, le rêve s'envole, les promesses ne sont pas tenues, et l'éternelle Ondine, qu'une jeunesse aux yeux bleus incarnera, se voit soudain proposer d'être Bertha.
J'ai connu le bonheur d'applaudir en contre-plongée, dans l'obscurité où je me cachais, celle que j'aime et l'ivresse d'éprouver cette fierté à coté de quoi les petites réussites laïques sont dérisoires - cette fierté si pure, si légitime, qu'elle me paraissait être un dû.
J'ai connu l'injustice dont elle était victime, l'assourdissant silence où elle étouffait, et cette solitude contre laquelle, même en la serrant dans mes bras, je ne pouvais rien. J'ai connu ce que personne ne voit, les larmes derrière le sourire, les cris derrière la parole, le désespoir derrière l'exultation, l'envie d'en finir derrière la force d'abattre des murailles.
J'ai connu la fille qui, pour exister, se battait en vain contre le fantôme d'un père dont elle avait l'inépuisable nostalgie et la fille devenue mère qui, sacrifiant son métier, ou plutôt jugeant qu'il ne méritait plus qu'on lui sacrifiât sa vie, exigeait de nos trois enfants qu'ils fussent exemplaires.
J'ai connu la jalousie, la colère, l'exaspération, mais je n'ai jamais connu la morosité, les sentiments moyens, la mesquinerie, le regret, la déception.
Alors, voilà: les exercices d'admiration sont comme les déclarations d'amour, il faut les faire quand la vie palpite encore, quand la chair est tiède, quand la gratitude se lit dans les yeux ouverts, sur les lèvres tendues.
Je me souviens de ce jeune homme téméraire qui était monté un jour au sommet d'une tour parisienne pour déployer une banderole sur laquelle était peint en rouge vif le prénom de son élue. Sur mon calicot à moi seraient écrits, claquant dans le vent, tous les doubles d'Anne-Marie, Violaine, Jeanne d'Arc, la princesse Alarica, Lioudmilla, Mlle de Saint-Euverte, la comtesse Potocka, d'autres encore, dont les costumes effrangés dorment aujourd'hui sur des cintres. Je voudrais raconter ici comment, marche après marche, et malgré le vertige, et alors que rien ne me prédisposait à l'escalade, je suis parvenu enfin à l'altitude d'où l'on peut voir, en pleine lumière, le visage de celle à qui je dois de trouver la terre si belle et le ciel si proche.

Huile sur toile, 50x70, 2 juillet 2005 d'après photo


vendredi, juillet 01, 2005

A Sainte Anne juste avant midi


Andréi Makine, Le testament français, extrait



Encore enfant, je devinais que ce sourire très singulier représentait pour chaque femme une étrange petite victoire. Oui, une éphémère revanche sur les espoirs déçus, sur la grossièreté des hommes, sur la rareté des choses belles et vraies de ce monde. Si j'avais su le dire, à l'époque, j'aurais appelé cette façon de sourire "féminité"... Mais la langue était alors trop concrète. Je me contentais d'examiner, dans nos albums de photos, les visages féminins et de retrouver ce reflet de beauté sur certains d'entre eux.
Car ces femmes savaient que pour être belles, il fallait, quelques secondes avant que le flash ne les aveugle, prononcer ces mystérieuses syllabes françaises dont peu connaissaient le sens:" pe-tite-pomme..." Comme par enchantement, la bouche, au lieu de s'étirer dans une béatitude enjouée ou de se crisper dans un rictus anxieux, formait ce gracieux arrondi. Le visage tout entier en demeurait transfiguré. Les sourcils s'arquaient légèrement, l'ovale des joues s'allongeait. On disait " petite pomme", et l'ombre d'une douceur lointaine et rêveuse voilait le regard, affinait les traits, laissait planer sur le cliché la lumière tamisée des jours anciens.
Huile sur toile, 50x65 cm

dimanche, mai 15, 2005

Le pays clos


Jean-Claude Forest,
Ici même, extrait



Saleté de bonne femme ...
La prochaine fois je me casserai une jambe plutôt que d'aller ouvrir ... ou je perdrai mes clefs ... ou je ferai la sourde oreille ... ou l'idiot et j'irai ouvrir ailleurs ! ...

Voila ce qu'il faudrait faire... le sourd et l'idiot ... et balancer les clés dans l'étang!

Huile sur plastique, 50x65 cm

dimanche, mai 01, 2005

Dansez l'orange


Rainer Maria Rilke,
traduction de Maurice Betz



Retenez-le - ah, ce goût ! - qui s'échappe.
- sourde musique : un murmure en cadence, -
Jeunes filles, vous, chaudes, jeunes filles, muettes,
du fruit éprouvé exécutez la danse !

Dansez l'orange. Qui peut oublier
comme de sa douceur se défendait le fruit,
en soi-même fondant ? Vous l'avez possédé,
en vous exquisément vous l'avez converti.

Dansez l'orange. Ce pays plus chaud,
projetez-le: qu'elle rayonne, mûre,
dans l'air natal. Dévoilez, embrasées,

tous ces parfums, pour créer le rapport
avec l'écorce pure et rebelle,
avec le suc dont l'heureuse ruisselle.

Huile sur bois, 30x40

mardi, mars 22, 2005

So Long, and Thanks for all the Fish


by Douglas Adams (excerpt)
Chapter 20


"Tell me the story," said Fenchurch firmly. "You arrived at the station."
"I was about twenty minutes early. I'd got the time of the train wrong. I suppose it is equally possible," he added after a moment's reflection, "that British Rail had got the time of the train wrong. Hadn't occurred to me before."
"Get on with it." Fenchurch laughed.
"So I bought a newspaper, to do the crossword, and went to the buffet to get a cup of coffee."
"You do the crossword?"
"Yes."
"Which one?"
"The Guardian usually."
"I think it tries to be too cute. I prefer The Times. Did you solve it?"
"What?"
"The crossword in the Guardian."
"I haven't had a chance to look at it yet," said Arthur, "I'm still trying to buy the coffee."
"All right then. Buy the coffee."
"I'm buying it. I am also," said Arthur, "buying some biscuits."
"What sort?"
"Rich Tea."
"Good Choice."
"I like them. Laden with all these new possessions, I go and sit at a table. And don't ask me what the table was like because this was some time ago and I can't remember. It was probably round."
"All right."
"So let me give you the layout. Me sitting at the table. On my left, the newspaper. On my right, the cup of coffee. In the middle of the table, the packet of biscuits."
"I see it perfectly."
"What you don't see," said Arthur, "because I haven't mentioned him yet, is the guy sitting at the table already. He is sitting there opposite me."
"What's he look like?"
"Perfectly ordinary. Briefcase. Business suit. He didn't look," said Arthur, "as if he was about to do anything weird."
"Ah. I know the type. What did he do?"
"He did this. He leaned across the table, picked up the packet of biscuits, tore it open, took one out, and..."
"What?"
"Ate it."
"What?"
"He ate it."
Fenchurch looked at him in astonishment. "What on earth did you do?"
"Well, in the circumstances I did what any red-blooded Englishman would do. I was compelled," said Arthur, "to ignore it."
"What? Why?"
"Well, it's not the sort of thing you're trained for is it? I searched my soul, and discovered that there was nothing anywhere in my upbringing, experience or even primal instincts to tell me how to react to someone who has quite simply, calmly, sitting right there in front of me, stolen one of my biscuits."
"Well, you could..." Fenchurch thought about it. "I must say I'm not sure what I would have done either. So what happened?"
"I stared furiously at the crossword," said Arthur. "Couldn't do a single clue, took a sip of coffee, it was too hot to drink, so there was nothing for it. I braced myself. I took a biscuit, trying very hard not to notice," he added, "that the packet was already mysteriously open..."
"But you're fighting back, taking a tough line."
"After my fashion, yes. I ate a biscuit. I ate it very deliberately and visibly, so that he would have no doubt as to what it was I was doing. When I eat a biscuit," Arthur said, "it stays eaten."
"So what did he do?"
"Took another one. Honestly," insisted Arthur, "this is exactly what happened. He took another biscuit, he ate it. Clear as daylight. Certain as we are sitting on the ground."
Fenchurch stirred uncomfortably.
"And the problem was," said Arthur, "that having not said anything the first time, it was somehow even more difficult to broach the subject a second time around. What do you say? "Excuse me...I couldn't help noticing, er..." Doesn't work. No, I ignored it with, if anything, even more vigor than previously."
"My man..."
"Stared at the crossword, again, still couldn't budge a bit of it, so showing some of the spirit that Henry V did on St. Crispin's Day..."
"What?"
"I went into the breach again. I took," said Arthur, "another biscuit. And for an instant our eyes met."
"Like this?"
"Yes, well, no, not quite like that. But they met. Just for an instant. And we both looked away. But I am here to tell you," said Arthur, "that there was a little electricity in the air. There was a little tension building up over the table. At about this time."
"I can imagine."
"We went through the whole packet like this. Him, me, him, me..."
"The whole packet?"
"Well it was only eight biscuits but it seemed like a lifetime of biscuits we were getting through at this point. Gladiators could hardly have had a tougher time."
"Gladiators," said Fenchurch, "would have had to do it in the sun. More physically gruelling."
"There is that. So. When the empty packet was lying between us the man at last got up, having done his worst, and left. I heaved a sigh of relief, of course. As it happened, my train was announced a moment or two later, so I finished my coffee, stood up, picked up the newspaper, and underneath the newspaper..."
"Yes?"
"Were my biscuits."
"What?" said Fenchurch. "What?"
"True."
"No!" She gasped and tossed herself back on the grass laughing.
She sat up again.
"You complete nitwit," she hooted, "you almost completely and utterly foolish person."


Huile sur bois, 30x40cm

dimanche, mars 20, 2005

Über die Erziehung


Peter Karvas, Unvollendete für Kinderstimme, extrait



Es gibt da ein Gesetz, ein eisernes, man soll den Vater niemals bei der Arbeit stören. Dieses Gesetz gilt immer, vorbehaltlos und unwiderruflich - bis auf gewisse Ausnahmen, an die Millionen Aussnahmen...
Zum beispiel, wenn sich sacht die Glastür öffnet - und der Herr Sohn schuldbewusst auf der Schwelle steht. Er ist sich der Schwere seines Vergehens bewusst, aber er kann nicht anders, er kann nicht widerstehen. Den Zeigefinger mit dem rosigen Nagel an der Unterlippe, überlegt er, wie er am besten beginnen kann, die langen Wimpern sind gesenkt wie von einer Sündenlast. Endlich rafft er sich auf, holt tief Luft und beginnt ziemlich leise, nur so laut, um das Klappern der Schreibmaschine zu übertönen: "Papi ..."Ich seufze ungeduldig, schaue absichtlich konzentriert zur Decke, aber das ändert an der Sache nichts. Schliesslich wende ich mich dem Nachkommen zu. Wie er dort voller Ungeduld in der Tür steht, ist er das verkörperte schlechte Gewissen: das wird kein gutes Ende nehmen, aber er kann nicht anders, nein, er kann nicht widerstehen."Wie oft soll ich dir noch sagen ...!" beginne ich mit gehobener Stimme und gleichsam routinemässig."Ja", sagt er gewitzt, "aber diesmal ist es wichtig. Wirklich! Ehrenwort, es ist wichtig!"
Das Ehrenwort eines so grossen Jungen ist eine ernste Sache. Trotzdem stelle ich mich kühl, soweit das geht (aber überzeugend is das nicht), und frage ihn wie jemand, den die Antwort überhaupt nicht interessiert: " Nun, worum geht's?" Schnell!"
Der Sohn blinzelt aufgeregt, fasst Mut, macht hinter sich die Tür zu und kommt zum Schreibtisch. Er sieht mich mit seinen schwarzen, lebhaften Augen an und sagt unerwartet: "Papi, erzieh mich ein bisschen!"

Huile sur plastique, 55x40, souvenir du japon

vendredi, mars 18, 2005

Mr. Jones


by Truman Capote

During the winter of 1945 I lived for several months in a rooming house in Brooklyn. It was not a shabby place, but a pleasantly furnished, elderly brownstone kept hospital-neat by its owners, two maiden sisters.
Mr. Jones lived in the room next to mine. My room was the smallest in the house, his the largest, a nice big sunshiny room, which was just as well, for Mr. Jones never left it: all his needs, meals, shopping, laundry, were attended to by the middle-aged landladies. Also, he was not without visitors; on the average, a half-dozen various persons, man and women, young, old, in-between, visited his room each day, from early morning until late in the evening. He was not a drug dealer or a fortuneteller; no, they came just to talk to him and apparently they made him small gifts of money for his conversation and advice. If not, he had no obvious means of support.
I never had a conversation with Mr. Jones himself, a circumstance I've often since regretted. He was a handsome man, about forty. Slender, black-haired, and with a distinctive face: a pale, lean face, high cheekbones, and with a birthmark on his left cheek, a small scarlet defect shaped like a star. He wore gold-rimmed glasses with pitch-black lenses: he was blind, and crippled, too - according to the sisters, the use of his legs had been denied him by a childhood accident, and he could not move without crutches. He was always dressed in a crisplypressed dark grey or blue three-piece suit and a subdued tie - as though about to set off for a Wall Street office. However, as I've said, he never left the premises. Simply sat in his cheerful room in a comfortable chair and received visitors. I had no option of why they came to see him, these rather ordinary-looking folk, or what they talked about, and I was far too concerned with my own affairs to much wonder over it. When I did, I imagined that his friends had found in him an intelligent, kindly man, a good listener in whom to confide and consult with over their troubles: a cross between a priest and a therapist.
Mr. Jones had a telephone. He was the only tenant with a private line. It rang constantly, often after midnight and as early as six in the morning.
I moved to Manhattan. Several months later I returned to the house to collect a box of books I had stored there. While the landladies offered me tea and cakes in their lace-curtained "parlor", I inquired of Mr. Jones.
The women lowered their eyes. Clearing her throat, one said: "It's in the hand of the police."
The other offered: "We've reported him as missing person."
The first added: "Last month, twenty-six days ago, my sister carried up Mr. Jones's breakfast, as usual. He wasn't there. All his belongings were there. But he was gone.
""It's odd-"
"-how a man totally blind, a helpless crippled-"
Ten years pass.

Now it is a zero-cold December afternoon, and I am in Moscow. I am riding in a subway car. There are only a few other passengers. One of them is a man sitting opposite to me, a man wearing boots, a thick long coat and a Russian-style fur cap. He has bright eyes, blue as a peacock's. After a doubtful instant, I simply stared, for even without the black glasses, there was no mistaking that lean distinctive face, those high cheekbones with the single scarlet star-shaped birthmark.
I was just about to cross the aisle and speak to him when the train pulled into a station, and Mr. Jones, on a pair of fine sturdy legs, stood up and strode out of the car. Swiftly, the train door closed behind him.

Huile sur bois, 30 x 40

jeudi, mars 17, 2005

Moderato piangere


Pascal Quignard, Vie secrète, extrait.



Les fleuves s'enfoncent perpétuellement dans la mer. Ma vie dans le silence. Tout âge est aspiré dans son passé comme la fumée dans le ciel.En juin 1993 M. et moi vivions à Atrani. Ce port minuscule est situé le long de la côe amalfitaine, sous Ravello. C'est à peine si l'on peut dire que c'est un port. A peine une anse.Il fallait monter cent cinquante-sept marches sur le flanc de la falaise. On entrait dans un ancien oratoire édifié par l'ordre de Malte et doté de deux terrasses en angle qui donnaient sur la mer. On ne voyait que la mer. On ne percevait partout que la mer blanche, mouvante, vivante, froide du printemps.Tout droit, en face, de l'autre coté du golfe, dans l'aube, parfois, de très rares fois, on apercevait la pointe de Paestum et les colonnes de ses temples qui cherchaient à s'élever, sur la ligne fictive de l'horizon, dans la brume et dans l'inconsistance.En 1993 M. était silencieuse.M. était plus romaine que les Romains (elle était née à Carthage). Elle était très belle. L'italien qu'elle parlait était magnifique. Mais M. allait avoir trente-trois ans et je me souviens qu'elle était devenue silencieuse.Il y a dans toute passion un point de rassasiement qui est effroyable.Quand on arrive à ce point, on sait soudain qu'impuissant à augmenter la fièvre de ce qu'on est en train de vivre, ou même incapable de la perpétuer, elle va mourir. On pleure à l'avance, brusquement, à part soi, dans un coin de rue, en hâte, pris par la crainte de se porter malheur à soi-même, mais aussi par prophylaxie, dans l'espoir de dérouter ou de retarder le destin.

Huile sur bois, 30 x 40

mardi, août 31, 2004

An die Musik



Du holde Kunst, in wieviel grauen Stunden,
Wo mich des Lebens wilder Kreis umstrickt,
Hast du mein Herz zu warmer Lieb entzunden,
Hast mich : in eine beßre Welt entrückt! :
Oft hat ein Seufzer,

deiner Harf' entflossen,
Ein süßer, heiliger Akkord von dir
Den Himmel beßrer Zeiten mir erschlossen,
: Du holde Kunst, ich danke dir dafür! :

Huile sur bois, 30 x 40 cm

samedi, juin 05, 2004

Leçons de ténèbres


par Françoise Chandernagor
La Sans Pareille (extrait)

La pièce était plongée dans une demi-pénombre, mais la femme qui s'y tenait suffisait à l'éclairer.Ce fut son visage d'opale que vis en premier, la chevelure ardente qui le couronnait, puis ce regard gris un peu voilé qui parcourait distraitement l'image que lui renvoyait une glace dorée, placée sur la cheminée. Une seule lampe posait, sur le miroir et la figure qu'il réfléchissait, une lueur diffuse, laissant le reste dans l'obscurité. Cerné d'ombre et d'or, ce reflet sans corps se détachait comme un portrait ; et peut-être l'avais-je pris d'abord pour un tableau, car je me souviens d'avoir songé que tout - l'entrelacs de nattes rousses qui ceignait le front, les manches de velours vert à crevés de dentelles, la ceinture nouée sous la poitrine - révélait un peintre du Quattrocento....L'inconnue, dont je commençais à distinguer les épaules et le dos à mis-chemin de la lumière et de la porte où je me tenais, buvait avec lenteur, et debout, se regardait boire au fond du miroir. La gravité de son maintien, la mélancolie des yeux, la paleur du teint rappelaient les Salomé tristes de Filippo Lippi, ses Vénus timides, ses vierges alanguies... Je ne pouvais détacher mes yeux de cette beauté, plus pure de paraître ignorée, plus éclatante d'avoir l'air dédaignée. Demeurai-je plongé dans cette contemplation plus longtemps qu'il ne convenait ? Je n'avais pas vu les minutes passer, mais, quand un frémissement amena au bord des cils deux larmes qui coupèrent les joues du portrait et que la jeune femme tenta de cacher son visage, l'idée m'éffleura qu'elle se savait regardée... Dans le mouvement qu'elle fit pour masquer ses traits, ses manches se déployèrent: ailes dépliées, elle semblait un grand paon de nuit crucifié.Comme on sent le sable se dérober sous les pas quand la mer s'en va, je me sentis entrainé vers le large dans un cauchemar qui ne me regardait pas. Durant quelques secondes, je me crus traversé de sentiments qui m'étaient étrangers, de délires qui ne me ressemblaient pas. Un instant il me sembla même que, par un étrange renversement, je voyais la pièce, la scène, dans la glace et par ses yeux: au premier plan, son visage; derrière, dans l'ombre un pan de rideau et la masse d'un grand classeur à casiers; dans l'angle gauche enfin, cette porte brusquement ouverte sur la clarté du couloir, où s'encadrait un jeune homme brun qu'elle ne connaissait pas, un homme dans lequel je ne me reconnus plus. Une silhouette brossée à grands traits, une figure à peine esquissée. A la manière de l'artiste qui ne se peint dans un coin du tableau que pour en souligner l'authenticité...Un miroir où l'on découvre son visage ne reflète-t-il pas aussi les objects, les êtres autour de soi? Le voyeur caché ne s'y livre-t-il pas au regard qu'il croit dérober ? Je craignis d'appartenir à l'inconnue autant qu'elle m'était livrée. Je refermais la porte et m'éloignais.
Huile sur bois, 30x40 cm